vendredi, juillet 28, 2006
Carte postale #4

Ca commence comme ça, bêtement. Je ne sais pas ce qui commence, mais ça commence comme ça. Avec une idée saugrenue. Etre un poil de la barbe de Robert Wyatt. Ca m'a pris l'autre soir. Dans la pénombre de la chambre, juste éclairée par la lumière du lampadaire extérieur pénétrant par le vélux entrouvert. Elle était allongée contre moi, s'endormant doucement. Je laissais l'air pénétrer dans la chambre avant de refermer la fenêtre et de m'endormir également. J'avais l'esprit qui vagabondait. Dans le silence de la nuit juste froissé par son souffle dans mon cou, je repensais à la semaine précédente où elle n'était pas encore là. Je repensais à ces nuits sans elle, où, allongé sur ce même lit, dans cette chambre aux murs lambrissés, je regardais les étoiles en écoutant Old Rottenhat sur mon ipod. Ce sont ces mélodies un peu doucereuses qui me revenaient à l'esprit. Et puis cette voix. Cette voix incroyable qui me fait frissonner. L'idée est arrivée là. Je sentais son corps chaud d'après l'amour contre moi et j'ai eu cette idée, idiote s'il en est mais peu importe. Etre un poil de la barbe de Robert Wyatt. Je trouvais que c'était une bonne idée. Pour être plus près de son souffle, de sa voix. Aux premières loges. Un place de choix. J'ai repensé à son énorme grosse caisse Ludwig jaune, de l'époque du Soft Machine, avant son accident. Il était en photo avec, dans un vieux numéro de Rock'n Folk, un numéro d'été spécial batteur. Accroché à son menton, j'aurais pu voir les mouvements de ses bras. Et puis lorsqu'il approcherait le micro de sa bouche pour chanter Moon in June, j'aurais senti son souffle. Je me disais également que j'aurais pu le voir composer Seasong sur son lit d'hôpital, après que lui et moi soyons tragiquement passé par cette fenêtre stupide en 1973. Peut être même que j'aurais pu être son confident, dans sa maison, là où il a composé toutes les chansons de ces albums magnifiques. Je l'aurais aussi entendu chanter la mélodie naissante d'Alliance, ou de War without blood. Je me suis dit qu'on en était loin, actuellement, au Liban. Et pas seulement là.
Alors je me suis dit, je vais commencer comme ça. Etre un poil de la barbe de Robert Wyatt. Je ne sais pas ce qui commence. Mais avec une telle idée, ça fera au moins un bon début. C'est peut être ça le plus intéressant finalement, le début des chemins dont on ne connaît pas la destination. Je me suis levé doucement pour le ne pas la réveiller et j'ai refermé le velux. Je me suis glissé sous les draps jaunes et gris pour sentir sa peau contre la mienne en entendant le souffle de Robert me dire que Chomsky avait raison et je me suis endormi paisiblement.
samedi, juillet 22, 2006
Carte postale #3

According to Aristophanes in Plato's The banquet, in the ancient world of legend there were three types of people. [...] in ancient times people weren't simply male or female, but one of the three types: male/male, male/female or female/female. In other words each person was made out of the components of two people. Everyone was happy with this arrangement and never really gave it much thought. But then God took a knife and cut everyone in half, right down in the middle. So after that the world was divided just into male and female, the upshot being that people spend their time running around trying to locate their missing other half.
Haruki Murakami : Kafka on the shore

Le ciel était magnifiquement étoilé ce soir. Je regardais la lueur de ces soleils déjà morts perçant les ténèbres, en me disant que dans deux soirs je ne les regarderais plus seul. Give me little drink from you loving cup. Je repensais à cette chanson ce matin, dans les vapeurs du désir fantasmé de la nuit précédente. La mélodie, les paroles me revenaient comme des échos lointains. Alors j'ai mis ce disque. Just one drink and I'll fall down drunk. J'ai mis ce disque et cette chanson au refrain obsédant comme l'image de ton corps hier soir. Give me little drink from you loving cup. Il est tard, on est déjà samedi, demain je pourrais apaiser ma soif...

I feel so humble with you tonight,
just sitting in front of the fire
See your face dancing in the flame,
feel your mouth kissing me again,
what a beautiful buzz, what a beautiful buzz

The Rolling Stones : Loving Cup
vendredi, juillet 21, 2006
Carte postale #2

La chaleur aurait-elle le pouvoir de raccourcir le temps? Il fait gris, il pleuviote mais la fraîcheur ralenti le temps. Je n'ai envie de rien à part déboutonner ta robe avec toi dedans qui est si loin. Il reste encore tellement de temps...
Je croyais pourtant être habitué à l'absence, après toutes ces années, à attendre, un appel, un geste, ces années où je n'étais qu'une ombre tapie dans l'ombre, celui qui n'est pas censé exister. Je pensais que cela m'avait appris l'absence. Plus rien n'est comme avant, mais ton absence me pèse. Peut être le souvenir de ces instants passé remonte à la surface, comme les symptômes d'une vielle maladie tropicale jamais vraiment guérie, et qui reste tapie dans le corps, enfouie, attendant les faiblesses propices à son réveil.

It's easy to get buried in the past
When you try to make a good thing last

Neil Young : Ambulance blues
mardi, juillet 18, 2006
Carte postale #1

Il est minuit. Je suis assis sur ce lit qui n'attend que toi. Par la fenêtre ouverte, j'aperçois les étoiles qui parsèment le ciel. Mark Kozelek chante Katy Song dans mes oreilles. Without you what does my life amount to?
Dès que le jour décline, des chauves-souris volètent autour de nous dans le jardin, se rapprochant parfois. J'ai senti ce soir, des ailes frôler mes cheveux. Hier, assis la tête vers le ciel, je regardais leur vol saccadé. Un instant je me suis dit que ces chauves-souris étaient comme mes anciens tourments dorénavant. Je les vois parfois, dans mes souvenirs, ou comme des présences fantômes, mais ils ne m'atteignent plus. Comme si une bulle invisible me protégeait et les empêchait de venir. Ta bulle me manque. Tu me manques. C'est aussi simple que cela. Without you what does my life amount to?. Ces paroles insistantes...
Dans le jardin, dans la nuit, on chante des chansons, et le temps s'envole comme les notes, lentement.
J'ai parfois le souvenir des années précédentes, passées ici. Comme de regarder un passé révolu qui s'éloigne de plus en plus. Quelque chose que je n'aurais peut être pas osé imaginer l'année dernière, sans parler d'avant, même si, même si, des espérances perçaient à la surface de mon marécage, mais je craignais d'y croire, de peur, de peur...
Without you what does my life amount to?, qui tourne en boucle, cette guitare et cette voix, mais c'est la tienne que j'ai encore dans les oreilles, là, tout de suite, comme souvent. Une autre musique intérieure.
Sur ce disque, préparé pour toi avant mon départ, j'ai mis cette chanson de Wilco. Une chanson de circonstance. Dehors la chaleur s'enfle au fil des jours comme ton absence et moi je décompte les jours...

I've been sleeping alone, out on my own
I'm sure it seems like I'm taking my time to get back to you
You've been doing your part, working real hard
I'm not lying, sure it seems like I'm trying to get back at you

Do you miss me too?
Baby say I'll miss you
Just say you miss me too
vendredi, juillet 14, 2006
76 Shhh peaceful : Miles Davis : In a silent way (Album : In a silent way 1969)


"Je me suis aperçu que l'important n'était pas le ton ou la mélodie en elle-même mais ce qui se passait dans l'intervalle, autrement dit l'intensité et la longueur des silences, tu comprends ? Ce sont ces silences qui remuent les souvenirs enfouis. J'ai basé la longueur des silences sur le râle amoureux de l'hippopotame nain d'Afrique de l'Ouest, les malades mentaux, les handicapés, les gens qui se croient normaux, chacun a sa longueur de silence personnelle et il suffit de la stimuler, c'est ça mon chant."
Ryu Murakami : Les bébés de la consigne automatique

In a silent way. Les vacances. L'océan. Pour trois semaines. Pas le silence total non. Juste une respiration nécessaire. Ce disque en est rempli. Des cartes postales sporadiques peut être. Sûrement. La guitare claire et transparente comme de l'eau de source de McLauglin. Les touches électriques cristallines ou langoureuses de Corea et Zawinul. La basse ronde de Dave Holland. Le sax soprano entêtant de Wayne Shorter. La batterie de Tony Williams et ses cymbales foisonnantes. Et Miles. Incisif. Majestueux dans ses notes soufflées vers l'azur. Et toujours. Au détour des notes. Ces respirations, ces silences essentiels. Les vacances. Juste quelques instants. In a silent way.
mardi, juillet 11, 2006
74 Remember when you were young : Pink Floyd : See Emily play (Single : See Emily play/Scarecrow 1967)     
75 The lunatic is was on the grass : Syd Barrett : Terrapin (Album : The madcap laughs 1970)


J'avais 13 ans. Puis à peine 14. Je n'avais pas encore acheté mon premier disque. Je possédais juste une cassette des Beatles.
Et puis un copain m'a prêté deux disques. The piper at the gates of dawn et Masters of rock. Des Pink Floyd. Que j'avais soigneusement repiqués sur mon mini-K7 avec le micro posé devant le haut-parleur de l'électrophone familial qui au grand jamais, n'avais vibré de la sorte auparavant. J'avais du mal avec les chansons de Barrett. Il m'avait fallu pas mal d'écoutes pour apprécier le psychédélisme génial et déjanté de ses chansons.
Alors durant de longs après-midi, dans ma chambre dont les fenêtres donnaient sur les cheminées immenses de la centrale EDF, je regardais Emily jouer avec Arnold Layne.
C'est comme cela que mon esprit s'est éveillé à la musique. Avec les chansons de Syd Barrett et des Beatles, et mon goût pour les génies dérangés vient peut être de ces débuts dans les limbes d'une galaxie musicale que j'étais loin d'imaginer aussi vaste.

Et puis vendredi, Syd Barrett est mort. Et c'est comme si à nouveau, un pan de ma jeunesse venait de s'évanouir en fumée...





(On clique pour voir le dessin en grand)
lundi, juillet 10, 2006
73 Lost weekend : Brian Eno : By this river (Album : Before and after the science 1977)


Here we are stuck by this river
You and I underneath a sky


Tu vois, j'ai passé un weekend merveilleux, comme une mélodie simple et magnifique, comme cette chanson, à regarder ton sourire radieux, assis, près de ce petit cours d'eau rue des teinturiers à Avignon, ailleurs aussi, dans ces rues ancestrales, dans ces petits théatres. Tu vois, j'étais tellement content que je ne sais même plus si je l'ai dit, parce que par moment, le silence était bien plus éloquent. Il y avait aussi cet homme, seul sur la scène, habité par ce texte d'Antonio Lobo Antunes, et les autres aussi, entre rire et gravité, entre tendresse et violence, mais je voulais garder celui là, juste celui-là, parce que j'aime de plus en plus cet auteur, comme toi... Il y avait aussi les pans de ta robe qui s'ouvraient, et le ciel bleu, et la tapenade et la fondue au chocolat et mes mains sur ta peau et nos jeux, et la petite cour et le vent au coin d'une rue qui a fait voler ta robe et des sourires, encore, et les pales du ventilateur au plafond de la chambre après l'amour et puis, et puis...
Tu vois, j'ai passé un weekend merveilleux. Je ne sais plus si je l'ai dit. Alors je l'ai écrit.
jeudi, juillet 06, 2006
72 Back to now/here : Donovan : Sand and foam (Album : Mellow Yellow 1967)


Depuis hier. On entend que ça. Partout. Il y a huit ans... C'est comme il y a huit ans... Alors forcément aujourd'hui, je suis revenu huit ans en arrière. Non. Ce n'est pas comme il y a huit ans. 1998. L'année de naissance de ma fille. Je me suis dit qu'en huit ans, j'avais sûrement vécu plus de sensations, plus de bouleversements, plus de folie, que pendant toutes les autres années de ma vie. Peut être que tout a commencé là. Il y a huit ans. Même si je n'en avais pas encore conscience. Il m'a encore fallu un an pour jeter mon ancienne vie à la mer, au bord d'une plage. Huit ans et cela me semble parfois une éternité.
"On ne peut rien ravoir du passé. Comme de tenir de l'eau dans sa main. Voudriez-vous? Revenir en arrière? Recommencer tout. Voudriez-vous?" écrit James Joyce dans Ulysses. Non. La réponse est claire. Nette. Précise. Acérée comme la lame d'un rasoir. Je suis bien comme ça. Là. Maintenant. Avec le tonnerre qui gronde sous le déluge du ciel et j'ai laissé la fenêtre ouverte pour mieux entendre le bruit de la pluie et les claquements de la foudre. Non. Définitivement. Non.
mardi, juillet 04, 2006
71 Stormy desire : Idaho : Wondering The Fields (Album : Levitate 2001)


C'est toujours une histoire de désir. Tout. En fait. Avec désir on associe souvent le sexe mais c'est peut être uniquement moi, ou le décolleté de sa jolie robe ce matin mais pas seulement... C'est toujours une histoire de désir. La vie. En général. Une histoire d'envies, de désirs. Au pluriel cette fois-ci. Les désirs au pluriel seraient-ils moins sexuels? Et puis il y a cette chaleur dans ce bureau dès le matin qui me plonge dans une torpeur lénifiante. J'ai mis Idaho. Une chanson à la bonne température. Je pensais aux personnes disparues. Il n'y a pas de rapport. Je me disais je ne veux pas te perdre. C'est peut être pour cela. Je sens l'orage arriver doucement. Des fenêtres ouvertes sur le boulevard, monte Redemption song de Bob Marley, qu'un type écoute fort dans sa décapotable. Souvenirs de l'été 80, cet album avec sa pochette horrible. Comme cet été là... Je me dis que dans dix ans je serais presque un vieillard. Il en restera quoi de mon désir. Dans dix ans... Je m'interroge. Je m'inquiète aussi. Tiens le ciel qui craque. Combien d'orages pour laver nos cœurs. Sons et lumières, ça tonne violemment. Peut être pour cela que j'ai le désir à fleur de peau depuis ce matin, non, hier soir déjà, dimanche soir en fait… pour le moins…
J'égrène mes pensées au fil de la journée, pas le temps de plus. Même pas des pensées. Rien. Je sème du rien. Moins bien que de semer des grains de pavots sur les pavés de Lanamour. Sourire. Je sème du rien. Ou plutôt non, je sème du désir sur ton corps et dans tes yeux, c'est bien plus important finalement. Toujours une histoire de désir.

Feeling the day you're not going insane
Know your love is real
Know the time is not to waste true being in love again
samedi, juillet 01, 2006
70 Elvis et Robert : Elvis Costello : You belong to me (Album : This years model 1979)


No uniform is gonna keep you warm. J'ai toujours adoré cette phrase comme j'ai toujours adoré cette chanson du binoclard. Peut être que j'écris juste pour que l'on écoute les chansons. Ca reste peut être mon album préféré de Costello. Certainement parce que c'est le premier que j'ai acheté, à 18 ans, à sa sortie. Je devrais ne laisser que les chansons. Elles en disent beaucoup plus que je ne saurais le faire. Qu'est-ce que j'y comprenais à cette époque là, j'étais à la fac et les gens autour de moi ne connaissait que Watching the detectives quand je leurs disais I don't want to go to Chelsea. Le premier album que l'on achète d'un artiste a toujours une importance particulière. Quelque chose d'affectif qui reste, au delà de la musique...

(et regardez la vidéo de Robert Wyatt chantant Shipbuilding (de Costello) lors d'une de ses très rares apparition live, parce que sa voix me fait toujours frémir...)