vendredi, mars 31, 2006
Open house 43 : Rufus Wainwright : The one you love (Album : Want two 2004)


J'ai le temps qui me file entre les doigts (time is a jet plane, it moves too fast chantait Dylan dans une terrible chanson). Impalpable. Le temps c'est un animal sauvage indomptable et rigide, qui ne s'adapte pas à nos esprits élastiques. Ou bien est-ce l'inverse. Ils retiennent trop de choses mes doigts en ce moment pour accrocher en plus ces bribes de temps comme des rubans flottant au vent.
J'ai le temps qui me file entre les doigts et je trouve ça bien. I'm not living, I'm just killing time chante Thom Yorke et il fut un temps où j'avais affiché cette phrase sur les murs de mon bureau. Je n'ai plus de temps à tuer. En profiter pour vivre alors. Pour une fois. Et il y a des matins où son regard, c'est comme une grande maison avec toutes les fenêtres ouvertes sur le soleil. Alors le temps, le temps, il peut bien filer, je ne suis pas certain de lui courir après...
mardi, mars 28, 2006
Talking book 42 : Earlimart : All they ever do is talk (Album : Everyone down here 2003)


Ouvrir ensemble les livres des souvenirs. Celui aux pages jaunies de l'enfance. Avec ces moments légers, avec ces craintes en gestation, et ces petites blessures d'amour, ces manques d'attention restés sur ces pages à l'écriture malhabile. Celui sombre de l'adolescence, aux photos terribles, à l'écriture gorgée de frustration et de doutes, aux émotions polymorphes et débordantes, incomprises avant longtemps, creusant les failles et les pics de nos vies futures, toutes ces parts d'ombre en devenir. Et dans tes cahiers ou classeurs de lycéen, tu truffais déjà les pages de paroles de chansons. Comme dans celui de français, vers 16 ans, qui s'ouvrait sur If I could dig down deep in my heart, feelings would flood on the page. Combien d'années d'enfermement, avant qu'ils ne finissent par sortir...
Le livre plus épais de la vie adulte. Celui aux pages parfois collées ensemble pour ne plus les ouvrir, parfois déchirées comme un appel à l'oubli. Celui à l'écriture tantôt dense, tantôt éparse, raturée ou lumineuse. Celui avec les larmes diluant parfois l'encre des mots. Avec les nervosités et les rondeurs des chemins contrastés. Celui associé avec le petit carnet noir honteux des erreurs et des errances, à l'écriture serrée et quasi indéchiffrable. Ce livre adulte aux moments heureux reconnaissables aux pages souvent lues et relues, dans l'espoir vain de faire revivre ces instants évaporés. Ces émotions comme des fleurs séchées tellement fragiles. Celui avec toutes ces pages blanches restant à écrire. Ces pages que l'on regarde à deux, du coin de l'oeil, en souriant, sans oser encore y poser les mots des souvenirs à peine vécus. Toutes ces pages que l'on fait lire, sur lesquelles on s'attarde où que l'on tourne rapidement parce que...
Toutes ces pages pour dire voilà ma route, voilà toutes mes particules de vie chaotique, toutes ces pages pour dire à l'autre, regarde, c'est moi, rien que moi...
samedi, mars 25, 2006
Saturday morning 41 : Love : Maybe the people would be the times between Clark and Hilldale (Album : Forever changes 1967)


Samedi matin. Encore l'odeur de ton corps sur ma peau. Cette chanson. Je me suis toujours imaginé en l'écoutant, marchant au matin, sous les premiers rayons du soleil, dans les rues en pente de San Francisco, dans le réveil parcimonieux de la ville, avec cette chaleur dans le ventre, celle qui allège le pas, celle qui relève le regard, celle qui fait les matins souriants. Avec encore toutes les particules de l'autre sur le corps et dans les yeux. Avec le son des trompettes sortant de toutes les fenêtres. Quelque part, entre Clark et Hilldale. Avec mon pas dansant sur le bitume des trottoirs. Cette chanson au nom interminable. Et la voix d'Arthur Lee à l'unisson avec les cuivres. Cette légèreté et ce vent dans mon dos. Ces guitares courant sur ma peau. La musique tellement essentielle. Dans l'éphémère jouissance de ces instants remplis d'étincelles. Et pour une fois, penser au présent. Samedi matin. Tu viens de partir. J'ai remis trois fois cette chanson. Je voulais juste dire ça...
mercredi, mars 22, 2006
En vrac 40 : Radiohead : Pyramid song (Album : Amnesiac 2001)

La pluie.
Je veux du soleil.
Vivre.
Oublier le monde.
Je veux juste toi.
Et moi.
Partir aussi.
Ma main sur ton ventre.
Tout à l'heure.
Désir.
Courir aussi.
Ta voix.
Faire l'amour aussi.
Ne pas oublier.
Etre lucide.
Je veux m'émerveiller.
Voir les étoiles.
Voir les couleurs.
A moon full of stars.
Même le blanc.
Beau.
Comme dimanche.
La lumière orange sur les quais.
Nos mains froides.
Et pourtant.
Cette chaleur.
La musique.
Tu l'entends.
C'est moi aussi.
Heureux.
Oui.
Nothing to fear.
Etre encore.
Plus moi.
De plus en plus.
La confiance.
Ta main.
Du bleu.
Un signe.
La douceur.
Le monde fou.
N'importe quoi.
We are what we feel.
Envies
En vie.
Des images.
Dans ma tête.
Plaque sensible.
Réunion.
Ailleurs.
Toi.
Des petits tracas.
Nothing to doubt.
Respirer.
Enfin.
Radiohead.
En obsession.
Parfois.
La pluie.
Je veux du soleil.
Vivre.
Nothing to fear.
Nothing to doubt.
samedi, mars 18, 2006
Burning sky 39 : P.J Harvey (w/ Thom Yorke) : The mess we're in (Album : Stories From the City, Stories From the Sea 2000)

J'ai mis le feu au ciel quand elle est partie. J'ai mis le feu au ciel, pour ne plus voir ce bleu obsédant me rappelant ses yeux. J'étais même jaloux du soleil. Alors j'ai mis le feu au ciel pour qu'il prenne la couleur de mon âme abandonnée. J'ai allumé l'incendie avec les brindilles d'amour séché qui encombraient mon cœur, et j'y ai jeté toute cette amertume accumulée depuis son départ. Je savais que l'amour pouvait brûler. Il pouvait tout aussi bien enflammer cet horizon que j'avais espéré. Et dans la danse des flammes je voyais les silhouettes désincarnées des fantômes de la ville, comme des sémaphores à jamais figés dans l'éternité de l'ombre. J'ai mis le feu au ciel, et lorsqu'il fut presque entièrement consumé et rempli de cendres, avec juste à l'horizon les derniers morceaux d'azur se liquéfiant dans ces flammes jaunes, j'ai senti derrière moi l'ombre de mon corps indiquant le chemin sombre qui était le mien maintenant.
Vinciane Verguethen : Can you hear them? The helicopters


J'ai laissé mon regard se perdre au loin, dans les dernières braises de ces ténèbres en devenir, puis je me suis retourné et j'ai pris la route avec ma tristesse comme seul bagage. Dans mon dos, il n'y avait plus que le bruit des hélicoptères...

(Inspiré par la photo de Vinciane)
jeudi, mars 16, 2006
Talking hands 38 : Leonard Cohen : Suzanne (Album : The songs of Leonard Cohen 1968)


...takes you down to her place near the river. J'ai dit si je ne trouve pas les mots je les dirai avec les mains... pour accentuer ceux que je ne sais que murmurer dans un souffle. Toucher c'est aussi émouvoir. Le sens des mots n'est pas innocent. Les mains sont si importantes. Et dans ces émotions instinctives de l'enfance, ma fille a dessiné les siennes ce week-end en écrivant au-dessus Pour Papa que j'aime à la folie, comme si elle savait déjà que ses mains pourraient dire plus tard, ces mots qui deviendront si difficiles à exprimer parfois.
Ce midi, avec le plaisir des instants chapardés aux regards des autres, je sentais dans la pression de ta main toutes ces émotions coulant comme les eaux du fleuve devant nous, emportant la terre des souvenirs difficiles et la diluant dans toute cette vie qui nous agite. Je repensais à ce poème de Boris Vian, Je voudrais pas crever, Avant d'avoir usé, Sa bouche avec ma bouche, Son corps avec mes mains, Le reste avec mes yeux, J'en dis pas plus faut bien, Rester révérencieux... et dans ton sourire il y avait tout ce soleil, celui qui se refusait à nous en se cachant derrière les nuages... et puis ce souffle de folie sur le pas de la porte ce soir, comme un cri trop contenu et j'en ai gardé le goût sur mes lèvres toute la soirée...

And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know that she will trust you
For you've touched her perfect body with your mind.
mardi, mars 14, 2006
Black and blue 37 : Lambchop : Hickey (Album : I hope you're sitting down 1994)


Je laissais couler l'eau chaude paresseusement sur ma peau. Je pensais à cette magnifique chanson racontant l'histoire de cet homme qui ne veut plus se doucher pour garder sur lui son odeur à elle. Je laissais couler l'eau chaude, perdu dans le velouté de ta peau. J'ai tiré le rideau de la douche et j'ai vu ton reflet dans la glace de la salle de bains, dans ce tee-shirt noir qui accentue tes épaules carrées sur ton corps fin, et j'aime les filles aux épaules carrées, je me suis dit je dois rêver je dois rêver ce n'est pas possible, et puis tu as souris et je sais que même les rêves ne savent pas sourire avec cette douceur et ce désir mêlé. Je voyais ma confiance retrouvée dans le bleu de tes yeux.
Je crois que j'ai grandi. La sensation d'avoir enfin oublié la fébrilité inutile de ces amours en quête d'adolescence perdue. Je crois que j'ai grandi. Juste un peu. Pas trop. Pour garder ces éclats d'innocence qui font briller les étoiles encore un peu plus fort. Je crois que j'ai grandi. Juste un peu. Juste à temps.

his eyes blink for a minute
his lids open and close
a cool warmth fills the room
he feels her chest on his nose
his brow brushes her navel
his hand follows her hips
his neck jerks on the pillow
feels the touch of her lips
samedi, mars 11, 2006
tnasrevneR 36 : The Velvet Underground : I'll be your mirror (Album : The Velvet Underground and Nico 1967)


eJ .ruza xuey set snad sriséd sem ed telfer el riov sap en ruop ,spmet ec tuot tnarud ,elgueva ertê siaved eJ
ut tnatruop ,tnatruoP .eriruos not snad étilibisnes am ed sohcé sel suot riov sap en ruoP .elgueva ertê siaved
ertê siaved eJ ...iot euq esohc emêm al ertê tuep esnep elle ...neir sias ne'n ut ,neir sias ne'n ut ,tid siava
en suov, namaM ,apaP .elgueva ertê siaved eJ .nosiar siava uT .xuey sel reverc ne'm à elgueva ,elgueva
euv al évuorter ia'J .siom sreinred sec tnarud eiv am émirpmoc a spmet eL .ecnaifnoc al sirppa sap zeva'm
eJ .xuey sel snad selioté sed emmoc tnof et iuq stnallitnics stelfer sec suot siov ej tE .emâ not ed riorim el snad
.rios ec sproc not rus euq erircé tneiaruas en sniam sem ,stom sel sulp ia'n
.iot ruop etircé a'l li'uq tiarid no siaM .nosnahc ettec tircé a deeR uoL dnauq eén sap siaté'n uT

I'll be your mirror
reflect what you are, in case you don't know
I'll be the wind, the rain and the sunset
the light on your door to show that you're home

[...] I find it hard
to believe you don't know, the beauty you are
But if you don't, let me be your eyes
a hand to your darkness, so you won't be afraid


Tu me fais tourner la tête.
mercredi, mars 08, 2006
It was you 35 : Gravenhurst : The diver (Album : Flashlight seasons 2004)


6h30. Le sommeil s'échappe de mes mains et vient se fracasser sur le sol. Brutalement. Tu es là. Immédiatement. Dans mes pensées. Je retiens mon bras qui voudrait chercher ton corps à mes cotés. it hits me again. Toi. Comme une onde de choc, alors que les poussières de sommeil me recouvrent encore. Tellement présente dans toute la force de ton absence. Je me tourne. Me retourne. Je veux me rendormir avec toi, mais le sommeil est brisé, là, par terre, à coté de la pile de livres. Je me tourne. Me retourne. La musique finit par se faire entendre. Je laisse couler une chanson, deux, puis trois. Juste pour rester, les yeux fermés, quelques instants encore, avec toi, même si je m'enroule doublement dans la couette pour ne pas sentir ce vide.
Je fais couler l'eau dans la douche, chaude, presque brûlante. Les doutes me coupent le souffle subitement. it hits me again. Les vieux doutes, ces fantômes inextinguibles, se réveillant en même temps que tous ces tiraillements exquis. Il y a tellement de bruit à l'intérieur depuis quelques jours, je comprends leur réveil. Je fais couler l'eau encore plus chaude pour chasser ces frissons. Cette chanson dans la voiture, comme hier soir, et les mots de dimanche me reviennent à l'esprit, au bord des yeux, après avoir fait leur chemin. Cette chanson. it hits me again. Ces doutes toujours, cette boule d'angoisse dans le ventre en montant les escaliers. J'ouvre ton enveloppe avec tes mots posés sur le papier. Je sens ce vide s'ouvrir sous mes pieds et ce vent chaud agglomérant en un éclair violent, toutes les particules de confiance disséminées que je croyais perdues. Alors j'ai plongé dans ces mots que tu as tus si longtemps. Ces mêmes mots que je cachais, enfouis, au fil de ces mois, de ces années mêmes. Ces barrières méticuleusement ouvragées pour masquer ce que je n'imaginais pas pouvoir exister, ces barrières volant subitement en éclat. Et tout ce passé qui vide soudainement son énorme panse. Emotions censurées, j'en ai plein le container. Tout a explosé, je reste sous cette cascade chaude et bouillonnante. Et tous ces mots en échos lumineux...
J'avais écrit, il y a longtemps, au coeur de la dépression, le problème des désirs parallèles est qu'ils ne se rejoignent pas. J'ai dû atteindre l'infini, pour que nos droites, enfin, puissent se rejoindre...
lundi, mars 06, 2006
Sound of silence 34 : Ryan Adams : Wonderwall (Album : Love is hell part 1 2003)


"[...] burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars and in the middle you see the blue centerlight pop and everybody goes "Awww!" "
Jack Kerouac : On the road

Ca devrait débuter par un silence. Une respiration. Le souffle que l'on cherche. Parce qu'il y a ces forces invisibles qui serrent la gorge comme ce matin, comme... Ca devrait débuter par un silence. Le silence des mots partis ailleurs. Un silence comme l'explosion de cette bombe à retardement dans mon ventre. Et toutes ces déflagrations s'enchaînant comme si ça ne devait pas s'arrêter. Quand je fermais les yeux je pouvais voir ces lumières extraordinaires partant dans tous les sens et explosant en étoile. Même si je ne sais dire ce que c'est. J'ai rêvé bleu, noir et orange aujourd'hui. J'ai senti ces particules brisées s'agiter subitement, hésiter à la croisée de leurs chemins perdus. J'avais perdu l'habitude de la lumière dans ces couloirs obscurs. Je sens toutes ces choses fragiles comme des fils de cristal m'entourer de toutes parts, ce sourire imperceptible au creux de mes yeux, toujours voilé d'incompréhension. Ces choses fragiles, à apprivoiser, de peur de les briser. Tu sais il y a tout ce trouble. Tu sais il y a tous ces mots que je n'aurais imaginés. Ca devrait finir par un silence. Le silence de l'inconnu et je regarde mes mains frêles en me demandant ce qu'elles sauront en faire. Ca devrait finir par un silence. Un silence. Juste le temps de respirer...

There are many things that I would
Like to say to you
but I don't know how
samedi, mars 04, 2006
Train in vain 33 : Death cab for cutie : What Sarah said (Album : Plans 2005)


Je t'ai imaginée dans ton train ce matin. Le regard un peu flou se perdant au travers de la vitre, dans le ciel gris et les champs monotones. Avec ces bribes de pensées comme des flammes timides et chancelantes dans le vent. Des mots, des détails de rien, d'autres choses indicibles semblent flotter de manière un peu irréelle, comme ça, dans la fraîche mémoire d'hier soir et j'avais l'impression que le monde, les gens autour avaient disparu. Et puis des oiseaux au loin se sont envolés subitement et ont tournoyé dans les airs, tu les as remarqué, tu as trouvé ça beau leur masse noire s'envolant silencieusement et c'est la seule chose qui semblait vivante dans ce paysage. Je me suis demandé ce que tu pensais à cet instant précis. Il y a parfois dans le vol des oiseaux une mélancolie infinie. Pendant un instant, j'ai espéré que tu aies raté ce train. C'était une pensée idiote et je me demande si tu vas sourire en lisant ça. Les oiseaux se sont envolés tu ne les vois plus, il t'emmène trop vite ce train. Je t'ai vu fermer les yeux et tu t'es peut être endormie sur ces pensées, ou plus probablement sur d'autres. On voit parfois tant de jolies choses les yeux fermés. Je me demande de quoi sont fait tes rêves.

Je suis allé marcher au hasard dans les rues de Paris mais le hasard n'existe pas tu sais. J'ai fini par m'asseoir sur un banc dans un grand jardin. Isolé du monde par la musique, je voyais ces personnes, ces pigeons bougeant dans tous les sens comme s'ils savaient tous où ils allaient et même les enfants couraient dans des directions précises. J'avais trop de choses dans la tête pour savoir où aller, quel chemin prendre, et je me disais il y a dans ces notes de musique la nostalgie de souvenirs que je n'ai pas encore vécus. J'ai voulu écrire, mais comme d'habitude, j'avais oublié mon carnet. Alors j'ai tracé des lignes invisibles dans mon esprit, aligné des mots tirés de la masse cotonneuse des nuages et j'y ai placé des petites étincelles comme celles qui brillaient sur fond bleu hier. J'ai fermé les yeux, mais le pincement du froid m'a tiré de ma rêverie. Alors j'ai secoué toutes les particules de rêve recouvrant mes paupières et je me suis remis à marcher...
mercredi, mars 01, 2006
Bulletin météo 32 : Diabologum : De la neige en été (Album : #3 1996)


On n'a pas tous les jours de la neige en été mais là, ce matin j'ai décidé que c'était le printemps. Il neigeait déjà hier soir pendant que j'écrivais ces mots qui allaient s'envoler là-bas vers le sud et j'y pensais déjà. Hier aussi, dans l'après-midi les nuages se teintaient de jaune orange. Et je suis toujours surpris du pouvoir évocateur de la lumière sur mes pensées. C'est idiot sûrement. Je pensais au sud, à un sud plus ancien comme si j'avais franchis un cap insignifiant mais déterminant. Comme si être aspiré par des souvenirs plus lointains me faisait reprendre pied dans le présent. Mais pas seulement...
Tout était blanc ce matin dans le parc, les branches des arbres, la pelouse et sous le soleil bleu c'était magnifique. Beau pour un premier jour de printemps alors j'ai respiré l'air froid. J'ai voulu m'asseoir là dans la neige, juste pour mieux regarder.
Il y a des journées aux odeurs de privilèges dans le sud, en mars ou avril, en Haute-Provence, Une chaleur souple, peu de monde, des petits riens dans l'air, dans les sourires. Ou peut être était-ce juste parce qu'elle m'aimait. J'avais l'impression d'être libre sous ce ciel, avec elle. L'impression d'être libre peut être parce que je bravais l'interdit. Devant le gouffre des gorges du Verdon, j'étais allé au bord, tout au bord, à quelques centimètres de la chute, sur ce rocher, les orteils dans le vide, les bras écartés, pour sentir le vent remontant de la paroi et on se sent tellement minuscule et géant à la fois devant un tel gouffre, dans mon dos elle ne disait rien, j'avais eu envie de voler. Lou Reed chantait Perfect Day à longueur de journée et il y avait eu ce petit déjeuner sur la terrasse de l'hôtel, devant la plaine qui s'étendait et moi je me demandais, demain, demain, j'en ferai quoi de tout ça. Moi le garçon sage et timide, avec elle je faisais l'aventurier. Ce que j'avais fait pour elle, je crois que je ne l'aurais même pas rêvé. Parfois je me dis que j'en paye le prix. C'est idiot bien sûr. Qui me présenterait la facture? Et le soir on avait regardé les étoiles dans le ciel dégagé. On avait peut être parlé de Pagnol qu'elle adorait tant, de La prière aux étoiles, et il y en avait une d'argent accrochée entre les deux pointes rocheuses au-dessus du village juste derrière nous. Un jour tu tomberas là dessus et tu me maudiras, mais ça ne servira à rien, le diable m'a déjà emmené trop loin.
Je pensais à ça hier, je me disais, il neige ou il grêle ou il ce qu'on veut et dans le fond, simultanément, il y a le ciel bleu et le soleil sur les nuages et c'est tellement beau et n'importe quoi en même temps que ça ressemble à mes histoires d'amour.

Ce matin c'est le printemps parce que j'en ai décidé ainsi. C'est le printemps et je veux encore sentir le vide sous mes pieds et les étoiles à portée de ma main, ce clair de femme. C'est le printemps, et je veux juste encore un peu de beau et de n'importe quoi. Juste pour goûter à la saveur si particulière de la folie. Un peu de beau et de n'importe quoi...

"Il y a tant d'hommes et de femmes qui se ratent ! Qu'est-ce qu'ils deviennent ? De quoi vivent-ils ? C'est terriblement injuste. Il me semble que si je ne t'avais pas connu, j'aurais passé ma vie à te haïr."
Romain Gary : Clair de femme