lundi, février 27, 2006
Do you 31 : Elliott Smith : Miss Misery (Album : Soundtracks for Good Will Hunting 1997)


"la courbe charnelle se réduira elle-même
l'oblique est une errance"


J'avais glané ces mots d'Aurélie Nemours sur le mur d'une de ses expositions. J'ai dû perdre le sens de la ligne droite. Pour que ma vie ressemble à ces cercles concentriques se rapprochant de plus en plus. Une spirale, rien qu'une spirale toute bête, mais je m'enfonce vers son coeur. Tourner en rond en un sens, c'est courir après soi-même.
Je suis tombé par erreur sur un mail égaré dans un dossier cet après-midi. Je me suis demandé ce qu'il faisait là. Je n'ai pu m'empêcher de le lire. Tu disais je crois que j'aime la façon dont tu me regardes - mais parfois c'est presque trop. Dans La vie devant soi, Romain Gary écrit "C'est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes". Parfois je crois que je pourrais encore dire les mots bleus, les mots qu'on dit avec les yeux. L'autre jour j'ai cru sentir s'éveiller ces regards enfouis. Et puis...
A force de tourner, je me demande où est la vie. Hier je disais, changer de souffrances... J'ai dû oublier. Je dois avoir l'amnésie sélective...

it’s about taking a fall
to vanish into oblivion
is easy to do
and i try to be but you know me
[...] do you miss me miss misery
like you say you do?
dimanche, février 26, 2006
Learning what? 30 : Mojave 3 : Trying to reach you (Album : Excuses for travellers 2000)


J'ai des excuses pour les voyageurs. La tête dans le plafond, aveugle au monde, le corps inutile s'agite dans le vide. Des sentiments voilés courent parfois sur ma peau. Je voudrais surprendre, être surpris. Et partir aussi, partir... Je voudrais tomber mais tomber seul c'est chuter. J'ai tracé à la craie invisible des lignes que je ne veux pas franchir de peur de devoir revenir en arrière. J'ai des amours impossibles pour rester éveillé. Dimanche, j'ai des silences désespérés, des mots d'incohérence. Tout ça n'a pas de sens. Je pense à toi comme une persistance rétinienne, une brûlure du soleil irréparable. Je vais laisser mourir février et penser à respirer.

"c'est comme le bonheur, la souffrance, il faut changer de temps en temps de souffrances, sans ça on devient vieux et imbécile.
[...] - C'est facile à dire, dit-elle, ça serait trop beau si on pouvait souffrir seulement de ce que l'on veut."

Marguerite Duras : Les petits chevaux de Tarquinia

               Antony Gormley : Learning to think 1991


vendredi, février 24, 2006
Je pense 29 : Pinback : Sender (Album : Summer in Abaddon 2004)


Je pense que je ne sens pas cette journée, dès le réveil. Je pense à ce disque que j'ai mis tous les matins cette semaine en arrivant au bureau. Je pense que j'écoutais ça dans le train fin 2004 début 2005, ça fait déjà longtemps. Je pense que j'ai laissé un de mes fantômes dans cette ligne de TGV. Je pense que j'ai bien aimé ses "je pense" alors je lui pique l'idée. Je pense que je manque d'originalité. Je pense que j'aime bien rebondir. Je pense au Parc Güell en allant au bureau, à la terrasse qui domine la ville avec ces bancs, ces mosaïques, où l'on s'était pris en photo sous le soleil. Je pense que le temps s'est perdu depuis. Je pense qu'il y a un de mes fantômes là-bas aussi, comme dans les escaliers da la Sagrada Familia. Je pense que tu n'as pas oublié. Je pense que je ne devrais pas écrire ça. Je pense que j'écris trop. Je pense que ça suffit, mais la pensée est encore trop fragile. Je pense que j'aime lui écrire. Je pense que j'ai dû écouter cette chanson au moins trente fois cette semaine. Je pense à Jeff Buckley. Je pense à un train entre Marseille et Toulon. Je pense au soleil, à la chaleur. Je pense à tes larmes sur Hallelujah. Je pense que tout se mélange, les personnes, les lieux, les années. Je pense que je passerais bien ma main dans tes longs cheveux, ta tête posée sur le haut de mes cuisses, ma main sur ton ventre. Je pense qu'il y a des choses que je ne veux pas gâcher. Je pense que c'est parce que Cat Power chantait Nude as the news dans la voiture que j'ai froid. Je pense est-ce que les fantômes vieillissent comme nous? Je pense que j'irais bien à Lisbonne. Je pense que son sourire est différent quand elle passe dans le bureau depuis que l'on s'est écrit cette semaine. Je pense à mon père à cause de ce chanteur. Je pense que dans quatre ans j'aurais l'âge qu'il avait lorsqu'il est mort. Je pense que je vais jamais te voir j'aime pas ça. Je pense que je ne sais pas jouer de l'harmonica. Je pense que tu m'as manqué bien des fois...
Je pense souvent que je n'ai pas l'impression d'avoir toutes ces années et pourtant elles me pèsent. Je pense que je devrais écrire des lettres dans le vide, à des inconnues. Je pense que je ne trouve pas ma place. Je pense qu'il est trop tard. Je pense qu'il y a des moments où j'ai toujours autant besoin d'être rassuré. Je pense que je ne ressemble à rien. Je pense qu'elle a fermé les yeux et ça m'a fait plaisir. Je pense que parfois j'ai envie de crier. Je pense qu'elle va perdre son bébé et ça me rend triste pour elle. Je pense que je retournerais bien à Etretat en écoutant Belle & Sebastian dans la voiture. Je pense que je suis maladroit trop souvent. Je pense au lent trajet du train entre ces montagnes avec cette musique toujours, encore. Je pense que je vais finir par t'écrire. Je pense que ça me fait peur. Je pense que j'en ai marre de fuir. Je pense à cette ville, encore une autre, toujours des villes. Je pense que je devrais lui proposer d'aller boire un thé place de la Sorbonne la prochaine fois que j'y passerais. Je pense à vendredi prochain. Je pense à V en passant à coté de chez elle ce midi. Je pense qu'elle a sûrement déménagé après toutes ces années. Je pense que ce n'est peut être pas si mal ce que je suis. Je pense que je suis content de savoir jouer cette chanson de Joseph Arthur. Je pense que la journée à passé comme cela. Je pense qu'elle n'est pas encore terminée. Je pense que j'ai encore peur de lire le livre de l'intranquilité de Fernando Pessoa. Je pense que je devrais prendre les choses une par une et pas toutes de front pour finalement plus rien. Je pense que j'écris trop souvent le mot finalement, comme une fatalité. Je pense que j'aime bien son parfum. Je pense que j'ai bien fait de changer les citations sur le mur de mon bureau. Je pense que je vais lui parler des blogs. Je pense que ça va être difficile de ne pas lui parler de cet endroit. Je pense que je pense trop...
mercredi, février 22, 2006
Silent sigh 28 : Calla : Strangler (Album : Televise 2002)


Something's gotten into your head. Etre trop. Ou pas assez. C'est toujours le problème. Comme si cette question me poursuivait aujourd'hui. Une obsession doucereuse. Ce matin. Tout à l'heure. Quand on commence à savoir parler on ne sait plus se taire. Je ne sais plus qui a dit ça. Trouver les mots justes. Les gestes aussi. Trouver l'accord. L'équilibre. Une sorte de quête désespérée.
Se taire. Mais la peur du vide, étouffante. Et puis ses yeux bleus, son sourire, j'en fais quoi, sans les mots. Et le désir. Le désir... I can get the same effect, if you strangle me...
L'autre jour je disais, je voudrais trouver une phrase par jour, juste une. Juste une phrase juste...

"[...] lorsqu'on s'est tu, une fois, on se tait pour toujours, même si on assure, la main sur le coeur, qu'on parlera la prochaine fois. On se tait parce qu'on ne sait pas faire autrement, parce qu'on est fabriquée comme ça, parce que c'est une fatalité à laquelle on n'échappe pas. On se tait parce qu'on n'a pas le courage de recoller les morceaux brisés, parce qu'on admet qu'on a perdu et que toute reconquête ne serait que provisoire et illusoire. On se tait parce que les larmes, ça coule sacrément mieux dans le silence."
Philippe Besson : L'arrière-saison
lundi, février 20, 2006
Tiny tears 27 : Sophia : Are you happy now? (Album : Fixed water 1996)


All I remember is how much you liked it, when I ran my hands through your hair. J'ai revu tes jolis yeux bleus hier en regardant les photos de cette ville. Sur l'une d'elles, prise sur le toit de cette maison extraordinaire, je n'avais jamais remarqué comme ils semblaient déjà me dire je suis désolée avant l'heure. Cela m'a frappé. Je n'ai sûrement pas voulu le voir avant...
Je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer dans la voiture ce matin en écoutant cette chanson, perdu dans la marée descendante de mes pensées. Je croyais pourtant avoir eu assez de larmes hier. Et puis il y a toutes celles qui ne coulent pas, ou plutôt celles qui coulent à l'intérieur, sûrement les plus acides. Pourtant j'ai mis un gros pull avec un col montant, pour me sentir entouré, comme un substitut douillet à des bras doux.
Tu vois, c'est bizarre comme je voudrais que tu lises ça, parce que si je m'interdis de t'écrire forcément j'en crêve d'envie en même temps. Juste pour te dire que je viens peut être seulement de comprendre combien il est difficile de gravir les hautes marches entre l'intérêt pour une personne et le désir, et puis celles encore plus hautes entre le désir et l'amour. J'ai sûrement trop demandé. Oh I try to understand but I just hurt you instead, are you happy now. Mais je crois que tu ne viens plus. C'est peut être mieux... je n'en suis pas sûr... je ne suis plus sûr de rien, même pas de mes incertitudes... pourtant "C'est l'incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume" comme le dit Oscar Wilde.
Et puis je relis ce livre depuis quelques soirs. Je vais doucement. Comme un thé trop chaud que l'on boit par petites gorgées. Il est chez toi ce livre aussi. Je ne sais pas pourquoi je donne tout le temps mes livres de Philippe Besson. Samedi encore, c'était dans le métro et ça m'a fait plaisir.
Voilà. Je voulais juste lancer ces quelques mots en l'air en me disant que peut être un jour (un jour ou deux...) ils retomberont par terre...

"Les êtres pleurent quand ils sont blessés, quand ils ont mal [...] C'est une histoire aussi vieille que l'humanité. C'est ce qui fait le lien entre les générations depuis des siècles, les larmes. C'est quelque chose qui se transmet, mieux que la parole peut-être. Les larmes, c'est un langage. C'est aussi ce qui fait se ressembler les gens, puisque les visages du chagrin sont un seul visage. [...] Avec les larmes aussi, on est au plus près de la vérité des hommes."
Philippe Besson : L'arrière-saison
dimanche, février 19, 2006
Faire l'amour 26 : Cat Power : Maybe not (Album : You are free 2003)


There's a dream that I see, I pray it can be. C'est peut d'être d'en avoir parlé vendredi soir. C'est peut être d'en avoir parlé également hier soir en sortant de ce bar. Je me suis assis devant le piano ce matin, devant ce piano que je n'arrive pas à apprivoiser. J'ai plaqué les accords simple et répétitifs de cette chanson qui m'est retombée dessus hier soir en rentrant sur le boulevard encombré. J'ai plaqué maladroitement les accords et ma voix timide a commencé à chanter ces mots et cette mélodie fragile. Et puis il s'est mis à pleuvoir à l'intérieur. You're just a man. Comme si le plafond venait de s'envoler je sentais les gouttes de pluie sur mes joues.
C'est là que j'ai repensé à ce rêve, à ce vieux rêve. Il faut parfois que les souvenirs se réveillent pour avoir encore l'impression d'exister. Un rêve tellement intense que l'âme et la chair en gardent le souvenir même après plusieurs années, comme tatoué à l'intérieur. Je ne t'avais jamais vue alors, il m'a fallu attendre quelques années pour cela et te le raconter, mais je savais que c'était toi. J'avais fait ce rêve un samedi après-midi où je m'étais endormi sur le canapé...

Nous étions dans un appartement, au premier ou au deuxième étage. Une maison ancienne. Nous étions dans la chambre. Une porte en bois, bleu ciel très clair, donnait sur la pièce à coté, un petit salon où j'avais laissé mon sac de voyage. La pièce était dans la pénombre, il faisait chaud. La lumière filtrait au travers des volets, comme dans ces maisons du sud où l'on ferme les volets l'après-midi pour se prémunir de la chaleur trop envahissante. Il y avait un grand lit. Un vieux lit. Les meubles étaient anciens également. Il y avait une grande bassine en fer blanc pleine d'eau sur le plancher près du lit.
Tu me déshabillais lentement et tu enlevais ensuite tes vêtements avec des gestes doux, lents, comme au ralenti. Ton corps était très pale. Dans la bassine en fer blanc il y avait un gros savon blanc, un savon de marseille. On ne parlait pas, ni toi, ni moi. C'est là que tu as commencé à me nettoyer le sexe avec le savon de marseille. C'était d'une douceur extrême. J'étais très excité, j'avais une érection très violente. Et toi, doucement, avec lenteur, tu nettoyais mon sexe. Je regardais tes mains faire, j'entendais l'eau qui clapotait dans la bassine. Tes gestes tenaient plus de la caresse qu'autre chose. Je crois que je me disais que l'on aillait mouiller le lit mais je ne te le disais pas. Je voyais les bulles blanches du savon sur mon sexe, et tes mains qui allaient et venaient. Mon désir n'avait peut être jamais été aussi fort, aussi violent. C'était terriblement excitant et agréable. Tu me rinçais ensuite doucement et je me sentais prêt à exploser à chaque fois que tes mains caressaient mon sexe tendu.
Toujours sans dire un mot tu m'as allongé sur le lit et tu es venue contre moi. Je sentais ton corps chaud et ferme sur lequel je posais mes mains et ta peau était d'une douceur irréelle. Tu t'es redressée et tu m'as guidé en toi. Ton sexe était brûlant et c'était presque trop fort après l'eau fraîche de la bassine. Tu bougeais doucement sur moi. Je voyais juste tes longs cheveux bruns tombant et masquant ton visage. Je voyais les volets derrière toi et les grains de poussière dansant dans la lumière. J'avais l'impression de ne plus exister en dehors de mon sexe sur lequel tu allais et venais et j'entendais ton souffle qui s'accélérait sous ton plaisir.
Et puis brutalement, sans transition, je me retrouvais dans la rue avec toi, et deux femmes âgées qui semblaient être tes tantes, des sortes de mamas italiennes, très prévenantes. Leur présence me gênait. Ou bien était-ce toi qui était gênée, je ne me souviens plus. Juste ce sentiment de gêne qui nous empêchait de parler. Il y avait un ciel d'orage terrible, un ciel noir d'encre, plein de méchanceté. Vous m'accompagniez à un arrêt de car d'où je devais repartir. On marchait dans cette rue et tu restais silencieuse. Je n'arrêtais pas de me demander, comme une obsession, pourquoi nous n'avions pas continué à faire l'amour tout à l'heure, je sentais encore en moi tout ce désir vibrant. Je n'osais t'en parler, je craignais ta réponse. Je crois que c'est à ce moment là que je me suis réveillé. Troublé, excité. Terriblement troublé et excité...

Alors j'ai refermé le piano et je me suis assis sur le canapé dans le silence de la pièce. Sur ce canapé où j'avais rêvé de toi un samedi après-midi...

A Dream that I see, don’t kill it, it’s free
You’re just a man, you get what you can
We all do what we can
So we can do just one more thing
We can all be free
Maybe not in words
Maybe not with a look
But with your mind
vendredi, février 17, 2006
Question mark 25 : Joseph Arthur : Tatoo (Album : Come to where I'm from 2000)


Il y avait au loin dans le ciel, hier matin, des lueurs d'un printemps en naissance. Précoce, inattendu. Je me suis souvenu d'un vieux printemps qui avait eu ces couleurs dans le ciel. Et je sentais dans mon ventre tous ces papillons surprenants qui s'agitaient dans tous les sens. J'ai dû ouvrir la bouche trop vite sous le coup de la surprise, ils se sont envolés dans le vent qui poussait les nuages.
J'aurais voulu garder l'image de cette enfilade de lampadaires sur la grande place l'autre soir. Elle a dit arrête les essuie-glaces. Et les lumières sont devenues floues derrière le pare-brise couvert de pluie. Je crois même que c'est le monde autour qui a semblé s'évaporer. Juste pour quelques instants trop courts. Mais les plaques sensibles de ma mémoire ont conservé toutes ces particules étranges et impalpables, ces petits éclats, comme un sourire inexplicable.
Is it a dream, is it a dream a chanté Joseph Arthur le lendemain matin dès que j'ai mis le contact dans la voiture. Comme si un lutin facétieux avait positionné le cd a cet endroit précis durant la nuit. Les questions sont parfois trop belles pour chercher à leur apporter une réponse.

I wonder
What you must think about me
[...]Was it a dream
Was it a dream
mardi, février 14, 2006
My funny Valentine 24 : Tom Waits : Blue Valentines (Album : Blue Valentine 1978)


Au fin fond d'une arrière salle d'un bar douteux. Une petite scène étriquée, sombre, faite d'une estrade branlante qui a connu des jours meilleurs. Il y a une vieille tenture de velours noir accrochée au fond de la scène, poussiéreuse et mitée. La lumière blanche d'un projecteur antédiluvien troue l'épaisse fumée et vient déposer son voile liquide sur un drôle de type assis sur sa chaise avec sa guitare. Dans le faisceau essoufflé, on voit danser des particules de poussières. Les couleurs paraissent hors de propos tant l'ambiance ne peut que suggérer le noir et blanc. Le drôle de type a une tronche à faire peur au coin d'une impasse mal éclairée. Le bras appuyé sur sa guitare, il allume sa cigarette d'un geste désinvolte. Il garde la cigarette entre ses lèvres, expulsant la fumée par le nez. Tout semble figé l'espace d'un instant, seule la fumée continuant de vivre et de s'élever dans la lumière. Il va chanter sa dernière chanson. Il ne reste que quelques rares clients, encore là à cette heure avancée de la nuit. Ils sont aussi décrépis que l'endroit. Leur vie est aussi écaillée, aussi poisseuse que les murs et le plafond de la salle, leur âme aussi jaunie par la nicotine, aussi déglinguée que les banquettes. Ils ont posé leur cafard et leur misère à coté de leur verre le temps de souffler avant d'aller pousser leur solitude sur le pavé toujours plus glacé hiver après hiver.
Le type sur sa chaise coince sa cigarette sur la tête de sa guitare entre les cordes et plaque un premier accord aigrelet. La pale lumière du projecteur fait comme un halo autour de ses cheveux ébouriffés. Sa voix éraillée, usée par le tabac, le whisky et un tas d'autres alcools forts, portant le poids de son existence, charriant les graviers de chemins fatigués, s'élève sur les accords paresseux de sa guitare. Le type avec sa drôle de tronche chante sa chanson. Sur une fille. Une fille qui n'est plus là. Sur une fille qu'il a aimée comme aucune autre. Il espère toujours la voir, un soir, apparaître et s'asseoir sur le bord d'une chaise sans enlever son manteau, et le regarder, l'écouter chanter pour elle. Avant de repartir avec lui. Mais il sait qu'elle ne viendra jamais. C'est la St Valentin et les mots qu'il chante lui vrillent l'estomac un peu plus fort ce soir. Il a pensé lui envoyer des fleurs mais ne le fera pas, trouvant la vanité encore trop humaine pour s'en affranchir... alors le corps cassé sur sa guitare, la tête de guingois, les lèvres effleurant le vieux micro, il chante sa putain de chanson et pousse sa voix fatiguée dans la nuit comme s'il voulait expulser les dernières traces de vie de son corps fatigué, et ne laisser sur scène, que l'enveloppe de son corps inutile, après un dernier accord se perdant dans les volutes de fumée de sa cigarette, dont la cendre vient de s'écraser au ralenti sur le plancher crasseux...

She sends me my blue valentines
To remind me of my cardinal sin
I can never wash the guilt
Or get these bloodstains off my hands
And it takes a lot of whiskey
To take this nightmares go away
And I cut my bleedin heart out every nite
And I die a little more on each St. Valentines day
Remember that I promised I would
Write you...
These blue valentines
blue valentines...
dimanche, février 12, 2006
Medicine bottle 23 : Red House Painters : Uncle Joe (Album : Red House Painters II 1993)


Where have all the people gone in my life... Le rhume m'enserre la tête, une sorte de cocon m'enveloppe et me fait flotter dans une sphère ouatée. La maladie a toujours l'étrange pouvoir de donner aux rêves une réalité surprenante et entêtante. J'ai rêvé de toi cette nuit, comme si la marée des images du passé venait m'engloutir à en perdre le souffle. Je me noie souvent, trop souvent sûrement, dans la mer de mes souvenirs. Ils semblent de plus en plus prendre une teinte sépia, comme la pochette de cet album. Comme si les échecs avaient fini par délaver la folie et que ces belles histoires étaient maintenant révolues. Tout se mélangeait cette nuit dans ces rêves à répétition. Comme si dans la balance de l'existence, les souvenirs écrasaient de plus en plus les espoirs de leur poids. C'était étrange de voir se mêler tes yeux, la forme de ton visage, avec son sourire, ses mains, ses mèches blondes dès que je m'éveillais. Je ne sais plus si c'est toi que je désire parfois au travers elle ou l'inverse. Ou encore une autre. Je ne sais plus. Ces rêves fiévreux sont toujours révélateurs de confusions enfouies. J'ai même rêvé d'une plage encore plus enfouie et partout le soleil se couchait. Ces rêves ressemblaient à une grande maison poussiéreuse où je découvrais une nouvelle personne derrière chaque porte que je poussais. Une maison en bois, gris et beige, des teintes tristes, avec des rideaux jaunis aux fenêtres, des meubles désuets et défraîchis. Mes pensées s'embrouillent et ce n'est peut être pas seulement la fièvre. J'ai des facultés qui s'étiolent dans une apathie indolente. C'est aussi la réalité qui perd de sa consistance et mes mains orphelines se crispent trop souvent sur le vide d'un corps en absence. J'ai fini par arriver dans une pièce vide et aveugle, baignée pourtant d'une lumière ambrée. J'ai attendu qu'on vienne m'y retrouver. C'est là que je me suis réveillé.
Les vagues lancinantes de la musique font refroidir mon thé. Des flammes de désir s'éteignent lentement dans le crépuscule doux amer du jour qui s'évanouit. Et demain, et après, et ensuite...

"Nous n'avons jamais eu de temps, n'est-ce pas, les uns pour les autres, et maintenant il est trop tard, stupidement tard, nous sommes restés ainsi à nous regarder, absents, étrangers, encombrés de mains superflues sans poches où s'ancrer, cherchant dans une tête vide les mots de tendresse que nous n'avons pas su apprendre, les gestes d'amour dont nous avons honte, l'intimité qui nous fait peur."
António Lobo Antunes : Explication des oiseaux
vendredi, février 10, 2006
Self portrait 22 : Belle and Sebastian : The Model (Album : Live In Utrech (Holland) 31-03-2004)


I'm not here, this isn't happening mais c'est juste le contraire... I'm not here, I'm not here... et pourtant j'ai vu mon portrait sur les murs du musée d'Orsay cet après-midi... rien à voir avec son reflet dans un miroir, plutôt comme de croiser un vieux fantôme... contrairement au portrait de Dorian Gray, ses traits sont figés depuis plus de cent ans... alors que les miens s'affaissent... je pensais que la toile était plus grande mais elle assez petite... tout à notre vanité, on s'imagine certainement toujours plus grand que l'on est... et pourtant...
jeudi, février 09, 2006
Winter mists 21 : Mazzy Star : All your sisters (Album : Among my swan 1996)


Je suis triste, triste de mon faux silence forcé, triste de cette ville froide et solitaire. Ces pensées m'envahissaient, sous la douche, ce matin, sous le jet d'eau fouettant mon visage et mes épaules. La douche est toujours un lieu propice aux pensées les plus diverses. Je ne sais pas pourquoi. Peut être juste par le bienfait de l'eau sur l'épiderme, comme si cela ôtait une pellicule protectrice, permettant aux idées de s'évaporer par les pores de la peau. Parfois je me sens débordé par mon existence, perdu au milieu d'une lande désertique, glaciale, noyée de brumes épaisses. Comme du vide presque palpable. Comme les paysages qui naissent dans la voix de la jolie Hope Sandoval.
Je repensais au Buveur de lune de Göran Tunström. A cause de ces brumes, à cause de Stockholm qui a l'air si belle sous la neige... mais pas seulement...

"Je dois arrêter le processus de mon vieillissement et retourner vers ce point de départ des années où quelque chose s'est passé, mais je ne me souviens pas de quoi. C'est là que je voudrais me cacher à tout jamais.
[...] Tu t'en rends compte : qu'il faut toute une vie pour devenir enfant, et oser penser à nouveau les pensées d'un enfant. [...] Je ne suis pas intelligent mais désespéré. Après tout, on peut aussi l'être ! Je crois qu'à dater d'aujourd'hui tu peux me mettre entre parenthèses."

Le buveur de lune
mardi, février 07, 2006
Forward to the past 20 : Akron/Family : Before and again (Album : Akron/Family 2005)


La téléportation tu sais, ça ne sert que si l'on a quelque part où aller, quelqu'un d'éloigné à retrouver, comme ça, en claquant des doigts, parce que sinon à quoi ça sert... C'est comme un coeur finalement, ça ne sert que si l'on a quelqu'un à aimer. Sinon ça ressemble à un bibelot posé sur une étagère à prendre la poussière, un gadget électronique inutile. Et puis c'est facile de se transporter ailleurs rapidement de nos jours, on est parfois trop pressé c'est tout. Le tout c'est juste d'en avoir envie, tu le sais bien... L'envie c'est ça le secret en fait. Sans l'envie... Je préfèrerais voyager dans le temps tu vois, je préfèrerais ça.
Juste pour revenir en arrière et recommencer différemment. Un peu comme dans ce film avec Bill Murray. Pour corriger ses erreurs. Mais peut être que l'on ne peut pas ou qu'on les reproduit à l'infini. "Yes-I've learned from my mistakes, and I'm sure I could repeat them perfectly" Ha, ha. That will probably be me écrit Claire dans The Closed Circle. Ou alors juste pour revivre quelques moments agréables, ça serait déjà bien...
J'aimerais un jour être un de ces corps nu, participer une fois à une de ces photos extraordinaires, m'allonger là au milieu des autres, anonyme et essentiel en même temps. Peut être qu'ensuite, alors que tout le monde se relèvera, je resterais allongé un instant, pour garder en mémoire plus profondément les sensations de ces instants magiques et fugaces. On se relève toujours trop vite tu sais, on se relève toujours trop vite...

Spencer Tunick : Barcelone 2003               (cliquez sur l'image...)
dimanche, février 05, 2006
Changing places 19 : Bülent Ortaçgil : Yüzünü Dökme Küçük Kýz (Album : Benimle Oynar mýsýn 1974)


J'ai parfois conscience du temps comme un gros marteau qui enfonce les clous de nos existences, jusqu'à ce que la tête ne dépasse plus. Jusqu'à ce qu'il y ait plus rien. Et parfois j'ai l'impression qu'il tape de plus en plus fort... J'ai repensé subitement à ce texte tout à l'heure en écoutant cette musique improbable, je ne sais pas pourquoi. Parce que je pensais au temps qui passe, parce que je pensais aux cinq dernières années? Peut être... sait-on jamais pourquoi de toute manière...

"- Il me semble que j'ai toujours essayé d'être quelqu'un d'autre. Il me semble que j'ai toujours voulu aller vers des gens et des lieux nouveaux et différents, pour m'inventer une vie nouvelle, devenir un être au caractère différent. J'ai répété ça à plusieurs reprises dans ma vie jusqu'à présent. En un sens, devenir adulte, c'était ça, et en un autre sens, ce n'était qu'un changement de masque chaque fois. Quoi qu'il en soit, en tentant de devenir un être nouveau, je tentais de me libérer des éléments qui me constituaient jusqu'alors. Je voulais vraiment, sérieusement devenir un autre, et je croyais qu'en faisant assez d'efforts j'y parviendrais. Mais pour finir, je ne suis arrivé nulle part. Je suis demeuré moi-même. Mes défauts restaient irrémédiablement les mêmes. Les paysages avaient beau changer, les échos, les voix différer autour de moi, je n'étais toujours rien d'autre qu'un être humain imparfait. J'avais les mêmes manques en moi, qui suscitaient une violente avidité d'autre chose. Une soif et une faim insatiables me torturaient, comme, certainement, elles continueront de le faire. Parce que, en un sens, ces manques font partie de moi-même."
Haruki Murakami : Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil
samedi, février 04, 2006
Fuzzy logic 18 : Fugazi : Argument (Album : The Argument 2001)


Dans le demi sommeil ce matin, à la frontière floue entre les rêves et la réalité, j'avais envie d'un corps chaud collé contre le mien, envie de sentir des seins ronds s'écraser dans mon dos, de mains caressant des courbes, envie d'avoir envie... désir d'un corps inconnu... j'ai encore dans les oreilles le brouhaha des conversations étrangères d'hier soir se mêlant avec les mouvements de ces visages connus ou inconnus... je mets les points par trois pour qu'ils sentent moins seuls... la suspension comme une porte ouverte... je mets des mots vides de sens, des mots de rien pour combler une sorte de vide matinal étrange... parfois je vois le monde flou, flou comme peut l'être demain, après-demain et ainsi de suite... flou comme ce corps que j'espérais ce matin, collé contre le mien...
mercredi, février 01, 2006
Agent orange 17 : Robert Wyatt : Memories (Album : EP's 1999)


J'ai éteint la lumière dans le salon. Il est tard et je regarde au travers de la vitre froide, derrière le voile des rideaux, la lumière orange des lampes au sodium des lampadaires, noyant dans un halo orangé les branches noires et nues des arbres dans le brouillard de cette nuit froide.
J'ai éteint la lumière pour mieux entendre la voix de Robert Wyatt sur cette chanson magnifique. J'ai eu envie toute la journée, de bras chauds et doux autour de moi, de mains caressant ma nuque, de lèvres douces sur ma peau. J'ai froid. J'ai fait un pas de plus ce soir vers les perfidies de l'âge qui ronge le corps en allant faire corriger ma presbytie naissante. Il y a dans cette chanson, quelque chose qui touche mon âme et mes sens au plus profond. Comme si la mélodie et les mots se connectaient directement sur mes terminaisons nerveuses. Dans les fausses ténèbres de la pièce, je me suis laissé envelopper par la voix envoûtante et poignante, à défaut de bras tendres, le regard perdu vers l'extérieur, vers cette lumière orange irréelle, laissant la plainte du violon bercer ma mélancolie lancinante...

I've got to choose between tomorrow
and yesterday
I can't stop to think about
my life, here today

Maybe I'll find someone to get you
off my mind
Take me away from here
and leave it, leave it all behind




                     (il faut cliquer sur l'image...)