899 Leonard et le temps qui passe (Leonard Cohen)

Leonard Cohen : Suzanne

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Le temps a passé. Trop vite. L’ordinateur a grillé un après-midi et le temps a continué de passer. Il en reste toujours une pointe de superstition idiote, annonciatrice de catastrophes diverses. Tout me glisse des mains. L’air, l’eau, le reste. On parlait phobies l’autre soir soir. Je me demandais quelle est la mienne? Sans trouver. A la réflexion, peut-être, perdre mes doigts. Est-ce encore une phobie ou bien juste une peur. On croise rarement des gens sans doigt. L’été s’est étiré, dans la fureur du monde.


J’ai distillé durant ce temps, au goutte à goutte, les pages (virtuelles) de la bio de Leonard Cohen par Sylvie Simmons. Pour garder le plus longtemps possible l’impression d’être intime avec Leonard, un observateur anonyme, flottant comme un papillon autour de lui, dans la lumière à peine voilée par la fumée de ses cigarettes, rendant les images un peu floues.

Rêver d’Hydra aussi, de ces années de bohème gracile.

Pour le chapitre 9, celui où elle raconte la vie de Leonard à New York, au Chelsea Hotel, avec Lou Reed, Nico, toute la bande à Warhol, pour le rêve et le mythe que charrient ces pages, rien que pour ça, il faut lire ce livre. “[...]and a young man came over to me and said, “You’re Leonard Cohen, you wrote Beautiful Losers,” which nobody had read, it only sold a few copies in America. And it was Lou Reed.

Pour ce moment où Nico colle un pain à Leonard. Pour plein d’autres détails. Pour “That night that you planned to go clear?”. Les zones d’ombre et les éclairages. Ces gens, marqués par leur première écoute de Leonard. Il aura 80 ans le 21 septembe. 80 ans…

Je me souviens bien de la première fois. C’est étonnant d’ailleurs. Cela s’est passé il y a bien longtemps, dans cette salle de classe de ce lycée type Pailleron, ce dont tout le monde plaisantait en disant qu’un jour lorsque tout brûlerait on se retrouverait carbonisé comme des Vietnamiens sous une pluie de napalm. C’était idiot, mais a quinze ou seize ans…

Je ne sais pas pourquoi, un jour, elle est venue avec sa guitare. Probablement parce que c’était la fin de l’année scolaire. Une acoustique. Classique. Cordes nylon. Dans l’inter-cours, dans cette salle à l’étage, elle a soudain sorti son instrument. Cela ne pouvait que 1) m’interpeller 2) m’inquiéter. Sans rien dire, elle s’est assise sur une table, les pieds posés sur une chaise, une de ces chaises avec une assise en contre-plaqué et des montants en tubes métalliques peints d’un vert sinistre, la guitare bien calée sur sa cuisse droite. Elle n’a rien dit. A part deux ou trois, elle ne suscitait pas vraiment d’intérêt. Elle a commencé à égrener des arpèges. J’essayais de reconnaître les accords. Un Mi majeur, un Fa # mineur. J’avais bien compté les cases pour être certain. Je ne faisais que débuter sur cette guitare à l’action abominable, cadeau pour l’obtention du brevet. Je notais mentalement les accords dans ma mémoire, pour essayer, à la maison. Jamais je n’aurais osé faire ce que cette fille d’habitude discrète faisait là, devant tous. D’une voix faible mais claire elle a commencé à chanter. . Je ne sais dire si je l’avais déjà entendue avant, à la radio. Possible. C’étaient des articles lus qui m’avaient fait reconnaître la chanson. Suzanne. Ce titre, ce prénom. Des bouts de paroles lue dans un article dans Best ou Rock & Folk. Ça ne pouvait être que ça. J’ai murmuré Suzanne. Son prénom à elle, je l’ai oublié depuis longtemps.

Ses arpèges étaient impeccables, du moins j’en ai gardé ce souvenir. Elle a chanté toute la chanson. Personne n’était intéressé à part trois ou quatre. Des filles. Et moi, assis face à elle. Je ne l’avais jamais trouvée jolie. On partageait certains goûts musicaux et c’était bien la seule dans cette classe suintant l’ennui. Elle avait vu les Who au Pavillon de Paris, son grand frère l’avait emmenée, j’en avais gardé une pointe de jalousie et des tonnes d’envie. Elle avait pourtant un certain charme avec ses longs cheveux châtains. Je n’ai jamais su lui parler. On regarde rarement dans la bonne direction à cet âge là.

Je crois que c’était la première fois que j’entendais quelqu’un jouer et chanter une chanson comme cela. Elle a terminé. J’ai murmuré à nouveau Suzanne. Elle a dit “ah tu connais Cohen”. J’ai dit oui, en fait non mais oui, juste comme ça. Je mentais un peu mais ce n’était pas très grave. J’ai dit tu joues bien et c’était l’heure d’aller en cours, elle a rangé sa guitare dans sa housse. Elle ne l’a jamais amené à nouveau au lycée.

Il m’a toujours semblé que c’était la première fois que j’entendais une chanson de Leonard Cohen ou, du moins, que j’en avais conscience. D’aussi près c’est certain. Suzanne n’a rien changé à notre relation. Cohen ne m’intéressait pas plus que cela à ce moment précis. L’année s’est terminée. Le n° de juillet de Rock & Folk était un spécial Leonard Cohen. Tout l’été j’aurais lu et relu l’article et les chroniques des disques de Leonard. On y découvrait un personnage, mystérieux et fascinant. Une sorte de séducteur en noir et blanc. Je n’y comprenais pas grand chose malgré le plaisir évident à lire ce dossier spécial. C’était juste faire des provisions pour le moment où son heure arriverait. Il faut peut-être avoir brûlé quelques vies pour entrer dans ses chansons. Il ne faudrait pas attendre si longtemps que ça.

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